Cette fois, le disque touche le fond. Au mieux, un « gros vendeur » atteint le quart de ce qu’il vendait auparavant. Et quand on se « contentait » il y a encore quelques années, en cinquième ou sixième position des ventes de la semaine, d’un disque d’or à cent mille exemplaires, on tombe à présent en dessous des dix mille. Cruelle réalité pour ceux qui pensaient que la chanson était essentiellement un produit en conserve...
La faute à la crise financière qui a fait s’effondrer cet automne toutes les bourses du monde ? La faute au piratage, au téléchargement illégal ? Évidemment, mais pas seulement, la politique commerciale des « majors » n’ayant pas bougé d’un iota depuis l’apparition du disque compact au milieu des années 80, malgré un pouvoir d’achat en érosion constante. Erreur fatale : ainsi le CD a-t-il été la meilleure et la pire des choses qui soient arrivées à l’industrie phonographique.
Son prix de vente d’emblée fort élevé par rapport à celui du 33 tours, légitime à l’origine du fait de la rareté des usines de production, n’a jamais été revu à la baisse alors que le coût de fabrication, lui, devenait rapidement dérisoire. Ajoutez à cela une TVA à 19,60 % contre 5,50 pour le livre… et vous tenez là, dans le contexte socio-économique actuel, l’un des principaux motifs de la désaffection et du piratage du disque. Mais un motif largement occulté dans le showbiz pour ne pas risquer, en ces temps de pensée unique, de paraître politiquement incorrect. Or, le CD, grâce en particulier à la réédition (incessante) des fonds de catalogue, a permis aux « multinationales » du disque, comme on les appelait à ce moment-là, d’engranger des bénéfices colossaux. Peut-être eût-il fallu songer aux lendemains qui déchantent, aux froidures à venir ? « Que faisiez-vous au temps chaud ? – Nuit et jour à tout venant / Je chantais, ne vous déplaise. – Vous chantiez ? j’en suis fort aise : / Eh bien, dansez maintenant ! » La leçon n’est pas nouvelle.
Certes, nul ne se réjouit de cette situation, qui pénalise toute la chaîne de la chanson et surtout les « petits » (qu’ils soient artistes ou acteurs de terrain à leur service), mais il serait trop facile, à l’époque des parachutes dorés, de s’exonérer de ses propres responsabilités. Souvenez-vous de Bertrand Cantat, lors d’une cérémonie des Victoires de la Musique, interpellant Jean-Marie Messier, « Monsieur Vivendi », qui venait de s’acheter l’Olympia (dans la foulée d’Universal) comme on s’offre un caprice, et relevant le fait qu’ils n’étaient, lui et les artistes, décidément pas du même monde… Aujourd’hui en tout cas, dans le disque comme ailleurs, la facture de l’incompétence et de la mégalomanie est particulièrement salée. Elle se paie comptant par tous ceux qui n’en sont pas responsables.
Mais la crise peut être aussi une chance, comme nous l’écrivions déjà il y a quatre ans (cf. Vive la crise !, n° 50, p. 129), en voyant l’autoproduction se développer dans la qualité, parfois sans rien à avoir à envier aux grosses productions, et de grands artistes oser enfin l’indépendance. En redonnant aussi toute sa place à la scène, qui est définitivement le plus important dans le métier de chanteur. « Un chanteur qui ne chante pas tous les jours n’est plus un chanteur », assurait Brel, qui disait aussi : « Le disque est un sous-produit de la chanson, il ne faut pas se leurrer… La chanson a été faite pour être chantée, pas en fonction d’un disque à diffuser. » CQFD ?
Car le disque n’est pas la chanson. C’est un véhicule, une carte de visite, une façon de s’inscrire dans le temps. C’est l’expression d’une œuvre artistique bien sûr, mais jamais il ne remplacera la magie de l’instant unique vécu de part et d’autre de la scène. Surtout, la crise du disque est encore moins la crise de la chanson, dont la création, qu’on le veuille ou pas, est de nos jours incroyablement florissante.
Chose paradoxale, c’est l’aveuglement, dans les années 80, des principaux tenants du disque et de l’audiovisuel (les uns privilégiant les productions a priori vendeuses, y compris d’« artistes » dénués de toute expérience scénique ; les autres, ceci expliquant aussi cela, se refusant mordicus à « exposer » la relève portée par la scène et les labels indépendants) qui a indirectement causé l’émergence d’un vivier de nouveaux talents à partir du milieu des années 90. À force d’être médiatiquement occultée, toute une génération s’est lancée à corps perdu sur les planches, accueillie favorablement par des dizaines, des centaines d’hôtes locaux et régionaux. Ainsi est née, en apprenant son métier sur le tas, en prise directe avec le public, cette « Génération Chorus » que nous avons mise en avant (voir en particulier le dossier spécial du n° 40 où quarante grands noms commentaient son émergence) puis accompagnée avec fidélité.
Finalement, devant le développement de ce phénomène, majors et grands médias l’ont récupéré, comme toujours, en volant au secours du succès. Lequel n’a fait que croître au fil des ans, la Génération Chorus engendrant à son tour des rejetons, et en si grand nombre que les gens les moins avertis ont ressenti le besoin de les réunir sous le vocable commode de « nouvelle scène française ».
Et puis, la crise est survenue… Avec des effets douloureux pour le portefeuille des uns, encourageants pour la création des autres. Comme si elle fa- vorisait une salutaire remise à l’heure des pendules en donnant sinon toutes ses chances, du moins plus de chances au créateur anonyme. Dans le même temps que s’effondrait le chiffre d’affaires de l’industrie, le nombre de productions ne cessait en effet d’augmenter (et la qualité des petites productions et autoproductions de s’amé- liorer). Cela nous vaut aujourd’hui à Chorus, à toute notre rédaction, de terribles et constantes prises de tête… voire de bec !
Chacun souhaite légitimement faire part de ses coups de cœur à l’ensemble de nos lecteurs, ou simplement dire le bien qu’il pense de ses nouveautés préférées… mais c’est devenu physiquement impossible. Et le choix final relevant de votre serviteur, la responsabilité qui m’incombe est de nature à faire perdre le sommeil au plus paresseux des loirs. Mais c’est ainsi, hostie, tabernac’ ! C’est ma croix ! Mon martyre ! Avant de trancher dans le vif, la sortie de la revue n’attendant pas, chaque nouvelle saison je souffre d’une solitude morale intolérable...
Plus sérieusement, la confiance qu’on accorde à Chorus, sa longévité et son rôle référentiel en font le « lieu » vers lequel on se tourne en priorité, dans l’espoir de se faire une petite place dans ses colonnes. Ce qui, dans la pratique, se traduit notamment par un afflux massif de disques : dans la discothèque de mon bureau, je viens de dénombrer plus de… cinq cents albums parus cet automne. Cinq cents ! À vrai dire, arrivé là (sans parler des rééditions, compilations et autres intégrales), j’ai renoncé à poursuivre.
Ah ! la solitude du rédacteur en chef de fond… Au bas mot, cinq à six nouveaux albums à écouter chaque jour (avec parfois une perle de culture dans le lot), sachant qu’il faudra faire l’impasse, quoi qu’il en coûte, sur les quatre cinquièmes d’entre eux ! Pourtant, où trouve-t-on un cahier critique aussi fourni qu’à Chorus ? Alors, dans sa grande solitude (sollicitude ?), le rédac’chef cherche à multiplier, dans le puzzle aux pièces innombrables que constitue un numéro, toutes les occasions de parler des meilleurs disques « en trop », ceux qui, même aux forceps, n’entreront pas dans la case spécifique. On les voit essaimer dans diverses rubriques ou devenir prétexte à des sujets plus développés, tels nos portraits de nouveaux talents : quelque sept cents (!) à ce jour, dont certains, à l’époque totalement inconnus, se sont hissés peu à peu – comme Bénabar – tout en haut de l’affiche.
Malgré ces efforts, le pauvre rédac’ chef solitaire, loin de son prochain numéro, vit un vrai déchirement, sachant d’avance qu’il fera, à sa sortie, l’objet d’incompréhension et de ressentiments multiples, alors qu’il est la première victime de choix inéluctables, le seul à connaître une aussi grande frustration. Eh oui, c’est là ma solitude à moi… Comme dans la chanson, chaque saison, « nous passons de longues nuits / tous les deux face à face », pesant minutieusement le pour et le contre pour ne retenir enfin que la crème de la crème.
Voilà pourquoi, sans rire cette fois, Chorus est plus qu’un journal, plus que la somme de ses articles : en passant au tamis le plus fin la substantifique moelle de la création, chacun de ses numéros est comme un palmarès trimestriellement renouvelé des Victoires de la Musique. Mais un palmarès ouvert à tous vents, quels que soient la notoriété, le genre musical, la génération, le succès ou l’insuccès commercial de ses lauréats. Et sa composition, son élection ultime, c’est ni plus ni moins que ma liberté. Celle que j’ai su toujours conserver « comme une perle rare ». Celle qui m’a « aidé à larguer les amarres » quand, il y a trente ans, j’ai choisi l’aventure de la découverte et du partage, « pour aller jusqu’au bout » de mes rêves. Oui, « tu as su désarmer / toutes mes habitudes / Ma liberté / Toi qui m’as fait aimer / Même la solitude… »